En résumé : près d’un Français sur dix vit dans une zone où l’accès à l’ophtalmologie est tendu. Les solutions existent : protocole de coopération avec les orthoptistes, cabinets secondaires, téléconsultation, centres de santé, bus médicalisés, mutualisation hospitalière. Les CPTS et l’Agence Régionale de Santé (ARS) déploient des dispositifs territoriaux.

Le constat démographique

Selon les données de la DREES et de la Société Française d’Ophtalmologie, la France compte environ 6 000 ophtalmologues en activité régulière pour 67 millions d’habitants. La répartition est très inégale : certains départements comptent plus de 10 ophtalmologues pour 100 000 habitants, d’autres moins de 4.

Les territoires les plus tendus :

  • Zones rurales isolées (Cantal, Creuse, Lozère, Ariège).
  • Périphérie de métropoles sous-dotées.
  • Certaines régions insulaires et d’Outre-mer.

Les délais d’attente peuvent y dépasser 12 mois pour une consultation non urgente (données DREES, études récentes). Cette tension est appelée à perdurer dans la prochaine décennie en raison des départs à la retraite supérieurs aux installations.

Le protocole de coopération ophtalmologue-orthoptiste

Depuis 2007 et plusieurs avenants, un protocole de coopération permet à un orthoptiste, dans certains cabinets, de réaliser :

  • Un bilan visuel de dépistage.
  • Une réfraction sous la supervision d’un ophtalmologue.
  • Un renouvellement de correction optique simple pour les patients ne présentant pas de pathologie à risque.

Ce dispositif allège la charge de l’ophtalmologue et libère des créneaux pour les patients nécessitant une expertise médicale. Un patient peut ainsi voir son cabinet programmer un rendez-vous plus rapidement, avec une première étape chez l’orthoptiste, puis un avis de l’ophtalmologue.

Depuis 2020, un orthoptiste peut aussi exercer en cabinet indépendant pour certains actes (bilans, renouvellements simples), sous conditions strictes et pour des patients non complexes.

Les centres de santé et maisons de santé pluriprofessionnelles

Les centres de santé (municipaux, mutualistes, associatifs) recrutent des ophtalmologues salariés, souvent en secteur 1. Leur modèle économique permet une implantation dans des zones délaissées par le secteur libéral.

Les Maisons de santé pluriprofessionnelles (MSP) regroupent médecins généralistes, spécialistes, paramédicaux. L’ophtalmologie s’y développe, parfois sur un mode itinérant (un jour par semaine par exemple).

Pour trouver un centre ou une MSP, l’annuaire Ameli et les sites des ARS constituent des points d’entrée.

La téléconsultation et la télé-expertise

La téléconsultation ophtalmologique reste pertinente pour certains motifs :

  • Œil rouge simple sans signes de gravité.
  • Renouvellement d’ordonnance dans certains cadres.
  • Avis second après un examen clinique déjà réalisé.

Ses limites sont claires : l’absence d’examen physique direct (tonométrie, fond d’œil) rend la téléconsultation insuffisante pour la majorité des consultations ophtalmologiques. Elle se développe en complément, notamment pour le suivi à distance.

La télé-expertise (un médecin demande l’avis d’un spécialiste) progresse. Un généraliste, une infirmière de pratique avancée (IPA) ou un orthoptiste peut transmettre des images rétiniennes à un ophtalmologue pour interprétation à distance. Ce modèle est particulièrement utile dans le dépistage de la rétinopathie diabétique.

Les rétinophotographies dans les déserts médicaux

Plusieurs dispositifs déploient des caméras non mydriatiques dans des structures de proximité : centres municipaux, cabinets d’orthoptistes, pharmacies expérimentales, bus médicalisés. Le patient est photographié par un technicien formé, les images sont lues à distance par un ophtalmologue.

Exemple : le programme Ophdiat en Île-de-France pour le dépistage de la rétinopathie diabétique. D’autres régions ont déployé des dispositifs similaires.

Les cabinets secondaires et la mobilité

De nombreux ophtalmologues exerçent désormais sur plusieurs sites :

  • Cabinet principal en zone dense.
  • Cabinet secondaire en zone sous-dotée, quelques jours par mois.

Ce fonctionnement permet aux patients d’accéder localement à une consultation. La prise de rendez-vous se fait généralement au cabinet principal ou via des plateformes en ligne.

Les cabinets mobiles (vans médicalisés, bus ophtalmologiques) se développent aussi, avec le soutien des ARS et de certaines mutuelles ou associations (par exemple l’UNADEV pour le dépistage).

Les dispositifs institutionnels

Plusieurs mesures publiques tentent de résorber les déserts médicaux :

  • Zones d’Intervention Prioritaire (ZIP) : aides à l’installation pour les médecins libéraux s’implantant dans ces territoires.
  • Contrats d’Engagement de Service Public (CESP) : bourses pour étudiants en médecine en échange d’un exercice en zone sous-dotée.
  • Praticiens Territoriaux de Médecine Générale et de Médecine Ambulatoire : dispositifs encadrés par la CPAM.
  • Communautés Professionnelles Territoriales de Santé (CPTS) : coopération de professionnels sur un territoire pour organiser les parcours.

Pour les patients, la CPAM peut orienter vers des dispositifs d’aide à la prise de rendez-vous dans les zones en tension.

Que faire en attendant ?

Laïla, 40 ans, vit en Lozère. Son ophtalmologue local est pris pour 14 mois. Plusieurs options :

  1. Consulter son médecin traitant pour un avis préliminaire et un relais si besoin.
  2. Contacter son orthoptiste (en cabinet indépendant ou en protocole de coopération) pour un bilan visuel ou un renouvellement simple.
  3. Appeler un cabinet voisin dans un département limitrophe : les délais peuvent être différents à 50 km de distance.
  4. Tenter l’hôpital le plus proche avec une lettre de son médecin.
  5. Utiliser une plateforme de téléconsultation pour un avis sur un motif simple.
  6. Signaler une aggravation au 15 en cas d’urgence (baisse visuelle, douleur).

Pour des pathologies comme le glaucome ou la DMLA nécessitant un suivi régulier, l’anticipation (rendez-vous de suivi pris dès la consultation précédente) reste la meilleure option.

L’anticipation : la meilleure stratégie

Face à des délais longs, la meilleure stratégie reste l’anticipation :

  • Reprendre un rendez-vous au moment même de la consultation précédente (certains cabinets le proposent systématiquement).
  • Noter dans un agenda personnel la date limite de renouvellement de l’ordonnance.
  • S’inscrire dans plusieurs cabinets pour être inscrit sur liste d’attente.
  • Contacter le cabinet en cas de désistement : certains créneaux se libèrent en dernière minute.
  • Profiter des plateformes avec fonction « SOS désistement » qui alertent en cas d’annulation.
  • Demander à son orthoptiste ou généraliste de transmettre un courrier d’adressage pour accélérer l’accès hospitalier en cas de pathologie.

Ces démarches, cumulées, raccourcissent souvent les délais réels de plusieurs mois.

Les acteurs émergents dans les zones tendues

Les IPA (infirmières de pratique avancée)

Créées en 2018, les IPA peuvent, dans certaines filières, suivre des patients chroniques en lien avec un médecin. L’ophtalmologie n’est pas encore une mention IPA reconnue, mais des expérimentations en cours pourraient élargir leur champ.

Les pharmaciens

Les pharmaciens d’officine peuvent, depuis la loi Ma Santé 2022, participer à des protocoles locaux (dépistage, orientations). Certains territoires expérimentent des consultations ophtalmologiques en lien avec les pharmacies (dépistage visuel, pression oculaire).

Les réseaux de proximité

Les CPTS (Communautés Professionnelles Territoriales de Santé) fédèrent les professionnels d’un territoire. Elles peuvent organiser des parcours dédiés pour l’accès à l’ophtalmologie, notamment en cas d’urgence différée ou de suivi chronique.

La télémédecine ophtalmologique en pratique

Plusieurs modèles coexistent :

  • Téléconsultation directe patient-médecin : rendez-vous vidéo. Pertinent pour œil rouge simple, renouvellement en situation stable. Limité par l’absence d’examen physique.
  • Téléexpertise asynchrone : un professionnel (généraliste, orthoptiste, IPA) acquiert des données (rétinographie, OCT) et sollicite l’avis d’un ophtalmologue à distance.
  • Télé-surveillance : suivi à distance d’une pathologie stable (glaucome, DMLA) avec examens périodiques en structure de proximité et interprétation à distance.

Ces modèles ne remplacent pas la consultation en présence, mais complètent l’offre. Ils sont particulièrement utiles pour le dépistage de la rétinopathie diabétique, premier cas d’usage à grande échelle.

Les solutions associatives et humanitaires

Plusieurs acteurs interviennent :

  • UNADEV (Union Nationale des Aveugles et Déficients Visuels) : bus de dépistage itinérants dans les zones tendues.
  • Lions Clubs International : actions de dépistage et équipement des populations précaires.
  • Optique Solidaire : équipements optiques pour les ménages modestes.
  • Associations d’ophtalmologistes bénévoles : consultations ponctuelles dans les zones sous-dotées.
  • Médecins du Monde et Secours Populaire : interventions auprès de publics précaires.

Ces acteurs ne remplacent pas le système de santé, mais offrent des réponses ponctuelles utiles, notamment dans l’urgence.

Les perspectives à moyen terme

Plusieurs tendances se dessinent :

  • Augmentation du numerus clausus devenu numerus apertus : plus d’étudiants en médecine, plus d’ophtalmologues formés à moyen terme.
  • Délégation de tâches accrue vers les orthoptistes.
  • Intelligence artificielle pour le dépistage à grande échelle.
  • Cabinets de groupe avec plusieurs ophtalmologues et orthoptistes, pour mutualiser le plateau technique.
  • Médecine de territoire avec CPTS actives et parcours coordonnés.

Ces évolutions laissent entrevoir une amélioration progressive, même si la décennie en cours restera tendue.

FAQ

Qu’est-ce qu’un désert médical exactement ?
Une zone où la densité médicale est insuffisante par rapport à la population. Les critères sont définis par les ARS et actualisés régulièrement.

Les délais sont-ils les mêmes pour une urgence ?
Non. Une urgence (baisse visuelle brutale, œil rouge douloureux) justifie un passage aux urgences hospitalières ou un appel au 15, indépendamment des délais de consultation classique.

L’orthoptiste peut-il vraiment remplacer l’ophtalmologue ?
Non, mais il peut réaliser certains actes (bilans, renouvellements simples) qui ne nécessitent pas systématiquement un médecin. L’ophtalmologue reste le seul à diagnostiquer et traiter les pathologies oculaires.

Puis-je consulter un ophtalmologue dans un autre département ?
Oui, le choix du praticien est libre. Certains Français font plusieurs centaines de kilomètres pour une consultation, notamment pour un motif spécifique.

Les aides à l’installation suffisent-elles ?
Elles ne résolvent pas à elles seules les déserts. D’autres leviers (salariat, centres de santé, coopérations) sont nécessaires.

Ce qu’il faut retenir

  • Les déserts ophtalmologiques existent et concernent de nombreux territoires.
  • L’orthoptiste et les protocoles de coopération libèrent des créneaux.
  • Téléconsultation et télé-expertise complètent l’offre, sans la remplacer.
  • Cabinets secondaires, centres de santé et dispositifs institutionnels améliorent l’accès.
  • En urgence, l’hôpital ou le 15 restent des recours à connaître.

Pour aller plus loin

Ressources officielles : Ameli · ARS (par région) · DREES · SFO · UNADEV


Pour aller plus loin :

Expert en problèmes de vue et fatigues des yeux.

Leave A Reply