En résumé : une projection chimique dans l’œil est une urgence absolue. Le rinçage abondant à l’eau pendant au moins 15 minutes, immédiatement, conditionne le pronostic visuel. Après le rinçage, consultation en urgence ophtalmologique systématique, en apportant si possible l’étiquette du produit.

Jamel, 37 ans, nettoie ses sanitaires avec un produit à base de soude. Une goutte atteint son œil droit. Douleur fulgurante. Il hésite : appeler ? aller aux urgences ? En réalité, il faut rincer sans attendre. La rapidité est vitale.

Pourquoi la projection chimique est-elle si grave ?

La cornée est un tissu transparent extrêmement fin (environ 500 microns). Les produits chimiques, en particulier les bases fortes, pénètrent rapidement en profondeur et peuvent détruire les tissus en quelques minutes.

Selon la SFO et l’INRS, le pronostic visuel dépend directement du délai entre la projection et le début du rinçage.

On distingue deux grandes familles de brûlures chimiques :

  • Brûlures par bases (alcalins) : soude caustique, ammoniaque, chaux, ciment, détartrants, produits ménagers. Les plus graves : elles pénètrent rapidement en profondeur.
  • Brûlures par acides : acide chlorhydrique, acide sulfurique, acide des batteries, détartrants spécifiques. Elles coagulent les protéines en surface, ce qui limite relativement la pénétration, mais les formes concentrées restent très graves.

D’autres projections à considérer : solvants, alcools, désinfectants, parfums, gaz lacrymogènes, produits cosmétiques, colles.

Quel est le geste qui sauve ?

Rincer immédiatement, abondamment, pendant au moins 15 à 20 minutes.

Protocole détaillé :

  1. ne pas perdre une seconde : plus le rinçage est précoce, meilleur est le pronostic ;
  2. ne pas chercher d’abord un collyre ou un produit spécifique : l’eau du robinet est parfaitement adaptée ;
  3. incliner la tête du côté de l’œil atteint pour éviter de contaminer l’autre œil ;
  4. maintenir les paupières ouvertes avec les doigts (l’œil se ferme spontanément par réflexe de défense) ;
  5. faire couler un filet d’eau tiède de la racine du nez vers la tempe ;
  6. rincer 15 à 20 minutes en continu, minuté ;
  7. en milieu professionnel : utiliser une douche oculaire ou un kit rince-œil si disponible ;
  8. retirer les lentilles de contact dès que possible pendant le rinçage.

Si les deux yeux sont touchés : rincer les deux alternativement ou simultanément sous une douche.

Après le rinçage : que faire ?

  • Appeler le 15 ou se rendre immédiatement aux urgences ophtalmologiques ;
  • emporter l’étiquette ou une photo du produit responsable ;
  • ne pas mettre de collyre, ni de pommade, ni de pansement ;
  • ne pas frotter l’œil ;
  • poursuivre le rinçage pendant le transport si possible.

Le rinçage doit idéalement totaliser 30 minutes avant l’arrivée médicale.

Que va faire l’ophtalmologue aux urgences ?

La prise en charge hospitalière comprend :

  • évaluation du pH avec une bandelette (indicateur de neutralisation) ;
  • rinçage complémentaire avec soluté stérile jusqu’à neutralisation du pH ;
  • examen à la lampe à fente avec coloration à la fluorescéine pour évaluer l’étendue des lésions ;
  • mesure de la pression intra-oculaire ;
  • bilan des lésions : cornée, conjonctive, limbe (zone de transition entre cornée et sclère, riche en cellules souches cruciales pour la cicatrisation).

Selon la gravité, les traitements incluent :

  • collyres cicatrisants, antibiotiques, anti-inflammatoires ;
  • sérum autologue dans les formes sévères ;
  • lentille thérapeutique ;
  • chirurgie (greffe de membrane amniotique, greffe de limbe, greffe de cornée) dans les formes gravissimes.

Le suivi est prolongé (semaines à mois) selon la gravité initiale.

Comment classe-t-on la gravité ?

La classification de Roper-Hall (largement utilisée) et celle de Dua distinguent 4 grades :

  • Grade I : atteinte superficielle de la cornée, pas d’ischémie du limbe. Pronostic excellent.
  • Grade II : ulcération cornéenne, ischémie limbique inférieure à un tiers. Pronostic bon.
  • Grade III : opacification stromale, ischémie entre un tiers et la moitié du limbe. Pronostic réservé.
  • Grade IV : opacification totale, ischémie supérieure à la moitié du limbe. Pronostic sévère, risque de cécité.

La rapidité du rinçage fait souvent basculer le grade vers les formes les moins graves.

Quels produits sont les plus à risque à la maison ?

  • détartrants WC (acide chlorhydrique ou sulfamique) ;
  • déboucheurs (soude caustique) ;
  • nettoyants four (soude) ;
  • eau de Javel concentrée ;
  • ammoniaque ;
  • chaux (travaux de bricolage) ;
  • colle forte (cyanoacrylate) ;
  • décolorants, teintures ;
  • spray antimoustique, laque, parfum ;
  • piles boutons (fuites) ;
  • aerosols cosmétiques.

Quels produits sont les plus à risque au travail ?

  • Chaux, ciment (BTP) ;
  • acides industriels ;
  • solvants organiques ;
  • bases fortes en laboratoire ;
  • produits photographiques ;
  • gaz lacrymogènes (forces de l’ordre) ;
  • produits agricoles (pesticides, engrais).

L’INRS impose des équipements de protection individuelle (lunettes, écran facial) selon les postes.

Comment prévenir les projections chimiques ?

  • lunettes de protection pour tout nettoyage agressif ;
  • gants associés aux lunettes ;
  • éviter de mélanger les produits ménagers (javel + ammoniaque dégage du chlore) ;
  • aération de la pièce ;
  • lecture des étiquettes ;
  • stockage hors de portée des enfants ;
  • conservation du contenant d’origine (pour identifier en cas d’accident) ;
  • en milieu professionnel : fiche de données de sécurité à proximité et douche oculaire accessible.

Anne-Sophie, 46 ans, a été éclaboussée par un détartrant au travail. Son entreprise disposait d’une douche oculaire : 15 minutes de rinçage immédiat ont préservé sa cornée, quasi intacte à l’examen.

Que faire chez un enfant ?

  • rincer de toute urgence, même si l’enfant pleure et se débat (un adulte maintient l’enfant, l’autre ouvre l’œil et rince) ;
  • appeler le centre antipoison ou le 15 ;
  • emporter le produit ;
  • aller aux urgences ophtalmologiques pédiatriques.

FAQ

Peut-on rincer avec du sérum physiologique ?
Oui, mais en quantité souvent insuffisante. L’eau du robinet en abondance est prioritaire.

Peut-on utiliser du lait ?
Non, contrairement à une idée reçue, le lait n’est pas efficace et peut favoriser une infection.

Faut-il essayer de neutraliser un acide avec une base ?
Non, c’est dangereux. Seule l’eau ou le sérum est recommandée.

Combien de temps rincer si ça pique toujours ?
Jusqu’à neutralisation du pH (confirmée à l’hôpital). À domicile, au minimum 15-20 minutes en continu.

Les gaz lacrymogènes imposent-ils le même protocole ?
Oui : rincer abondamment à l’eau, sortir du lieu exposé, ne pas frotter. Consulter si douleur ou baisse de vision persistante.

Signes qui doivent faire redoubler d’attention

  • douleur persistante malgré le rinçage ;
  • vision floue ;
  • œil très rouge ou au contraire très blanc (ischémie, signe de gravité) ;
  • cornée qui paraît opaque ;
  • impossibilité d’ouvrir l’œil ;
  • projection par un produit base forte connu.

Ce qu’il faut retenir

  • Rincer à l’eau, immédiatement, pendant au moins 15 à 20 minutes.
  • Ne jamais perdre de temps à chercher un collyre ou un produit spécifique.
  • Les bases sont plus graves que les acides.
  • Consulter en urgence après le rinçage, avec l’étiquette du produit.
  • Les lunettes de protection préviennent la majorité des accidents domestiques et professionnels.

Ressources officielles

Pour aller plus loin

  • Traumatisme oculaire : conduite à tenir avant l’hôpital
  • Corps étranger dans l’œil : conduite à tenir
  • Coup dans l’œil avec vision floue : quand consulter ?
  • Urgences ophtalmologiques : comment s’orienter

Pour aller plus loin :

Expert en problèmes de vue et fatigues des yeux.

Leave A Reply